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24/05/2010

Notre approche matérialiste de l’antiracisme agace les « conservateurs de la diversité »

 (carte blanche parue, le 20 mai, dans le journal Le Soir)

Radouane Bouhlal.jpgRadouane Bouhlal Président du Mrax (Mouvement contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie)

Les subalternes peuvent-elles parler ? C’est à ce remarquable ouvrage de l’indienne Gayatri Chakravorty Spivak (1) que nous avons immédiatement pensé en lisant, avec surprise, les deux articles consacrés la semaine dernière aux Assises de l’Interculturalité – articles qui présentent le président du Mrax comme un acteur « très controversé » qui, de ce fait, vicie en quelque sorte le Comité de pilotage desdites Assises, ainsi entaché d’un « casting qui fait grincer des dents » (2). Le Comité serait même carrément condamné par avance pour ses « erreurs de casting » (3), avec, pour illustration, le fait que le Grand Rabbin et l’Evêque de Tournai collaborent à la Commission Gouvernance, comme si seuls les laïquo-athées étaient autorisés à traiter de cette question. C’est probablement pour ce motif qu’il n’est pas mentionné qu’un membre du Centre d’Action Laïque y siège également.

Mais à qui appartiennent ces dents qui grincent ? Qui sont – pour paraphraser Christine Delphy (4) – ces personnes « légitimes » qui, sans qu’on en entende jamais « parler », « parlent » tout le temps des « Autres »… dont on entend « parler » sans arrêt, sans jamais leur permettre de « parler ».


C’est l’une des questions posées par le fameux texte précité, l’un des piliers des études postcoloniales : les subalternes ne peuvent pas parler d’elles-mêmes, non pas qu’elles n’en soient pas capables, mais elles ne bénéficient pas de l’espace pour ce faire.

Puisque l’espace nous est ici donné, relevons que s’il est curieux de condamner les Assises à cinq mois de la remise du rapport final, l’on peut en revanche d’ores et déjà constater que sur les 14 francophones du Comité de pilotage, seuls deux (!) sont issus des immigrations prolétaires extra-européennes de l’après-guerre.

Au regard du nouveau visage de la Belgique, c’est fondamentalement à ce niveau que résident les « erreurs de casting ». Faut-il en conclure que le gouvernement fédéral a fait preuve de profilage ethnique dans les nominations ? Non, serait-on tenté de dire, le Gouvernement fédéral n’est pas raciste, notre société n’est pas raciste, seuls les partis d’extrême droite le sont. Pourtant, et pour prendre l’exemple du marché du travail, force est de constater qu’il est organisé en différentes strates ethniques où les « Mahmadou », « Asiyé » et « Mohamed » sont les plus exposé(e)s aux mauvaises conditions de travail, aux faibles salaires et au chômage. Et cette précarité se constate dans tous les secteurs professionnels, en ce compris celui de l’interculturalité. Du coup, lorsqu’il s’agit de nommer des personnes d’origine étrangère à des postes à responsabilité, il ne reste, parmi elles, que les personnes « très controversées ». C’est-à-dire celles qui sont assez insensées ou audacieuses pour porter une parole franche, donc forcément dure à admettre, sur la réalité discriminatoire qu’elles et leurs « semblables » vivent quotidiennement, et que les collègues issus de la société dominante, qui ont déployé moins d’efforts et supporté moins d’accusations en tous genres pour siéger autour de la même table, ne peuvent rêver toucher des doigts qu’en fermant les yeux bien fort.

Lorsque notre Mouvement, né sur les cendres du génocide nazi à l’initiative d’une poignée de Juifs résistants communistes, a commencé à militer dans les années 60 pour revendiquer une loi contre le racisme, un statut pour les étrangers ou encore le droit de vote à tous les résidents établis sur notre territoire, nos archives révèlent que notre Mouvement était dépeint comme « très controversé ». Des dizaines d’années plus tard, la loi « Moureaux » de 1981, la loi sur les étrangers de 1980 ou l’octroi du droit de vote aux non-Belges pour les communales rendent justice à nos combats, montrant qu’il est souvent difficile d’être en avance sur son temps. C’est avec cet antiracisme « matérialiste » que le Mrax a renoué en 2004 avec notre élection à la Présidence du Mrax, celui-là même qui permet de mettre en lumière les faits discriminatoires bruts tels qu’ils sont subis par les victimes, et surtout l’organisation sociale systémique qui engendre la production de racisme dans notre pays.

Une approche matérialiste donc, qui agace nombre de « conservateurs de la diversité » trop attachés à plaider le vivre ensemble et la tolérance, soit une approche « romantique » de l’antiracisme qui ne remet pas en cause l’ordre symbolique de notre société, lequel assigne d’emblée les uns et les autres à des places déterminées.

A présent, nous luttons, entre autres, pour le maintien de la loi contre le négationnisme du génocide des Juifs et son extension aux génocides des Arméniens et des Tutsis, pour la liberté de porter ou non le foulard à l’école, pour le libre séjour des Gens du voyage ou pour un bon usage de la laïcité. Et ce sont ces combats-là que nous défendrons à ces nécessaires Assises de l’interculturalité. Ce n’est pas elles, ni la Vice-première Ministre en charge de l’Egalité des chances Joëlle Milquet qu’« on » tente d’atteindre par des manœuvres lâchement anonymes en cette période électorale, qui subiront un « grand ratage », mais notre société tout entière si l’humilité et l’opiniâtreté n’inspirent pas les membres du Comité de pilotage… tous les membres, y compris nous, les « subalternes », qui – nous le savons d’expérience – ne devrons pas nous laisser intimider pour « parler ».

(1) G. C. Spivak, « Can the Subaltern Speak ? », in A Critique of Postcolonial Reason : Toward a History of the Vanishing Present , Berkeley, Harvard University Press, 1999. Tra. fr. : Les subalternes peuvent-elles parler ? , Ed. Amsterdam, Paris, 2009.

(2) Article d’Hugues Dorzee, Le Soir , 11 mai 2010, p. 8.

(3) id., p. 9.

(4) C. Delphy, Classer, dominer. Qui sont les « autres » ?, La Fabrique Ed., Paris, 2008, p. 18.



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