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15/03/2009

Le monde arabe, l’Islam et l’Europe (1ère partie).

Said Chatar.jpgPar Said CHATAR,  licencié es Sciences hospitalières et spécialiste en organisation de l'Economie de la Santé. 

 

 

Les déclarations de certains responsables politiques européens sur la question de l’intégration de la Turquie à l’Union européenne et sur l’intervention militaire des Etats-Unis en Irak mettent en évidence l’existence d’hommes politiques européens qui ignorent encore assez sur l’histoire, la civilisation et la culture du monde arabo-musulman qui s’inspira de la philosophie grecque et à s’en faire le porteur vers la culture et la civilisation européenne.

 

Ce déséquilibre dans la connaissance de la culture méditerranéenne entre le nord et le sud est dû surtout à des raisons historiques...


Islam et sciences.jpgEn effet, cet espace culturel si ancien, si riche, et si méconnu du sud méditerranéen gréco-romain et judéo-christiano-berbèro-arabo-musulman avec ses valeurs communes enfouies dans les consciences collectives ayant subi des atteintes graves et était marginalisé par différentes forces venues d’ailleurs. Face à cette situation, il faut souligner l’urgence politique, culturelle, scientifique et socio-économique pour protéger les esprits des ravages causés par des idéologies d’hégémonisme et de combat ; et nous pensons que le secteur de la coopération au développement pourrait y jouer un rôle non négligeable.  

 

Rappelons qu’au 13ème siècle de notre ère déjà, les Califes et les Emirs de Bagdad et de Cordoue (l’une en Orient et l’autre en Occident) construisaient de somptueux édifices, protégeaient le savoir et la science, aidaient à mettre sur pied des écoles, des universités, des bibliothèques, des librairies et encourageaient des associations scientifiques qui s’occupaient de la traduction des philosophes grecs de l’antiquité, des mathématiques, de l’astronomie et de la médecine, etc. Aussi allons-nous citer à ce propos les noms de quelques savants et chercheurs arabo-musulmans qui marquèrent cette époque.

 

Al Kindi (736-873) :

 

Philosophe moutazilite qui vécut à Bagdad à l’époque des Abbassides ; c’est sur son initiative que fut traduite la célèbre « théologie » que l’on attribuait à Aristote, mais qui était en fait un traité néo-platonicien. Il s’en tenait à la théorie néo-platonicienne selon laquelle « le monde est une création de Dieu », qui, en vertu d’une première intelligence et à travers une série d’actes intelligents et hiérarchisés (processus ou plutôt création évolutive du monde), a crée l’univers  ex nihilo, ce qui, disait-on, concordait avec l’enseignement du Coran. Al Kindi constituait une première tentative d’harmoniser la religion musulmane avec la raison humaine.

 

Ibn Sinaa- Avicenne (980-1037) :

 

Il fut l’un des scientifiques et philosophes les plus éminents de son époque. D’origine persane, il se consacra entre autres à l’étude des œuvres d’Aristote et il tenta de faire la synthèse de la philosophie d’Aristote avec celle du monde oriental musulman. En médecine, il fut le premier à lancer l’idée de la circulation du sang ; il est également l’auteur du célèbre « CANON de la MEDECINE » (Al Qanun fi l-tibb). Ses œuvres traduites en latin connurent une large diffusion en Europe et servirent de fondement à l’enseignement dans les facultés de médecine de l’époque jusqu’au milieu du 17ème siècle.

 

Al- Ghazali (1058-1111) :

 

Philosophe et professeur de théologie et de droit à l’université de Bagdad, il fut à l’origine du débat sur la Foi et la Raison ; et il en avait tranché en faveur de la Foi et non pas de la Raison. Ce n’est qu’au 17ème siècle que Descartes établit la primauté de la Raison face à la Foi et à l’irrationnel.

 

Ibn Rochd Averroës (1126-1198) 

 

Médecin, Mathématicien, physicien, astronome, juriste, et surtout philosophe. En médecine, il est l’auteur entre autres d’un traité sur les poisons en général et sur les fièvres. En philosophie, il a traduit, commenté et introduit les œuvres d’Aristote et de Platon en Europe médiévale. Sa doctrine de la « Double Vérité » eut un grand retentissement dans l’Europe médiévale. Ibn Rochd soutenait l’existence de deux niveaux de compréhension d’un texte comme le Coran et de la « Vérité » qu’il contient. L’une est celle du peuple inculte, qui est rendue dans la langue de la Foi, et l’autre, celle à laquelle atteignent seulement quelques personnes instruites et qui est donnée dans la langue de la philosophie. Il avançait des thèses faisant de la philosophie une science accessible seulement à une minorité d’élus capable de comprendre et d’expliquer le « Message révélé ». Cette argumentation lui permettait non seulement d’harmoniser la foi avec la philosophie et d’établir une distinction entre la Foi et la Raison, mais également de considérer la philosophie d’Aristote comme la vérité la plus haute et le modèle de toute philosophie. 

 

Sa pensée qui mettait en cause la croyance dogmatique fut recommandée par l’université de Paris et son influence devint décisive sur toute l’évolution de la pensée européenne jusqu’à l’avènement de la science expérimentale.

 

Maïmounide :

 

Philosophe, astronome et médecin judéo-arabe, il excella si bien dans la médecine que le Vizir du Caire aussi bien que le sultan SALADIN s’attachèrent ses services. Certains de ses traités médicaux gardent une certaine actualité comme ceux sur les poisons et sur l’asthme. En philosophie, son œuvre la plus célèbre fut le « GUIDE » où il considère l’étude de la philosophie non seulement comme licite, mais bien comme un devoir religieux. Il s’efforça de concilier le judaïsme et l’aristotélisme musulman.

 

Eclairés et fidèles à leur Foi, Averroës et Maïmounide qui appartenaient à la même ville (Cordoue) et à la même époque (entre le 12ème siècle le 13ème siècle), furent à l’origine de l’apparition d’un courant de pensée « Averro-Maïmounidien » conciliant la philosophie d’une part, la Foi et la religion de l’autre. Derrière ces démarches intellectuelles, les deux philosophes étaient à la recherche des remèdes contre le fanatisme et le totalitarisme religieux menaçants de cette époque, en menant le combat sur le terrain de l’ennemi, le terrain religieux. Les deux philosophes furent persécutés, brimés, blâmés et rejetés par l’establishment religieux de l’époque ; Ibn Rochd par les musulmans et Maïmounide par le rabbinat juif de Cordoue et de Montpellier.    

 

C’est à juste titre qu’ils constituèrent l’un des derniers maillons de la chaîne qui transmit la philosophie grecque du Proche Orient à l’Occident latin.

 

Quelles transformations immenses, ces chercheurs et ces savants n’ont-ils pas apporté à la vision du monde de cette époque ! Surtout en Europe. Ne marquèrent-ils pas par leurs recherches et leurs découvertes une nouvelle étape dans l’histoire de la science ?

 

Dans ce bref aperçu, nous avons voulu rappeler brièvement que la civilisation et la culture arabo-musulmanes qui se répandirent dans nombre de pays et de peuples d’Asie, d’Afrique et d’Europe influèrent sur le développement des civilisations et des pensées scientifiques de ces derniers. Cette influence a été réciproque et la civilisation moderne elle-même et le progrès des sciences actuelles ont leur embryon dans les civilisations et dans les progrès et les acquis scientifiques des époques antérieures. Et même si les philosophes arabo-musulmans furent les premiers à s’inspirer des philosophes grecs et à s’en faire les porteurs vers la civilisation européenne, l’Europe médiévale leur opposa par la suite Platon et Aristote qui devinrent les pierres tombales du développement ultérieur de la culture, de la civilisation et de la science arabes.

 

Il faudra rappeler par la même occasion que les croisades et les expéditions religieuses entreprises par les seigneurs féodaux et les obscurantistes de l’Europe médiévale opposés au développement de la philosophie et des sciences, eurent une influence négative sur la culture et la civilisation arabo-musulmanes. La civilisation européenne s’érigea donc, si l’on peut dire, après le déclin de la civilisation arabe. Ce déclin ne fut pas seulement la conséquence des incursions et des dévastations des hordes mongoles et des croisades comme nous allons le voir très brièvement dans la suite de ces lignes.     

 

En effet, depuis la disparition du philosophe maure Ibn ROCHD AVERRÖES (cité plus haut) à la fin du 12ème siècle et l’accaparement de l’Islam par les pouvoirs en place, la pensée arabo-musulmane se distingua par un figement et un bigotisme qui ont conduit, à la longue, les sociétés arabo-musulmanes à des croyances religieuses islamiques qui cessèrent d’être cultivées plus avant et qui freinèrent le développement ultérieur de leurs connaissances scientifiques et philosophiques.

 

Même dans les pays arabo-musulmans d’aujourd’hui, les Oulémas et les interprètes du Coran   contrôlés par les pouvoirs, ne disposent d’aucune liberté d’expression ni d’assez de connaissances relatives aux sciences humaines et sociales (anthropologie,  philosophie, linguistique, sociologie, histoire des religions, etc.) qui leur permettent d’avoir une lecture vectorielle et critique du Coran et d’appréhender les versets de ce dernier à travers les prismes de l’espace et de l’époque.

 

Cet establishment religieux qui divinise les pouvoirs en place, continue toujours d’inculquer aux populations musulmanes dont le taux d’analphabétisme est souvent très élevé (60%) le culte de la fatalité, l’obscurantisme et le sentiment d’infériorité envers les phénomènes majeurs des lois de la nature. Ils interprètent ces faits naturels comme un châtiment infligé par Allah aux pécheurs ; et l’homme qui est impuissant devant ces phénomènes ne doit que se soumettre et obéir totalement au Coran qui représente la parole, la volonté et le désir d’Allah.

 

Cette absolutisation du rôle de la religion islamique et du pouvoir d’Allah, assortie des lois draconiennes frappant tous ses adversaires devient donc un grand obstacle pour les progrès de sociétés arabo-musulmanes.

 

BXL, Said CHATAR - 13 mars 2009  

 

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