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03/01/2009

« La logique de cette guerre à Gaza, c’est qu’elle ne finira jamais »

Gaza-26.jpgSelon le jésuite égyptien Samir Khalil Samir, expert du Proche-Orient à Beyrouth, tant que les Israéliens et les Palestiniens obéiront à une logique de vengeance, leur conflit ne trouvera pas d’issue.  

Entretien avec  P. Samir Khalil Samir, jésuite, attaché au Cedrac, à l’université Saint-Joseph de Beyrouth (1)


La Croix : Comment analysez-vous les bombardements d’Israël sur Gaza?

P. Samir Khalil Samir : Ils ont été bien planifiés par l’armée israélienne, désireuse de rétablir son image et sa réputation d’invincibilité, ternies après la guerre de l’été 2006 au Liban. Depuis soixante ans, les Arabes ont vu que les Israéliens pratiquaient la vengeance, non pas en respectant la loi du Talion – « Œil pour œil, dent pour dent » –, mais en faisant toujours monter la violence d’un cran, avec une répression dix fois plus sévère. Le Hamas sait donc parfaitement que plus il envoie de roquettes sur Israël, plus il y aura de morts à Gaza. En ce sens, les militants palestiniens du Hamas sont les premiers responsables de la souffrance de leur peuple.

 

Pourquoi, alors, le Hamas continue-t-il d’agir ainsi ?

Parce qu’il est aveuglé par son désir de vengeance sur Israël et assoiffé de prendre ou de garder le pouvoir en Palestine. Et puis, les Palestiniens n’ayant plus rien à perdre – ils ont déjà perdu leurs terres, leurs maisons, leurs oliviers, leur honneur aussi –, la seule chose qui leur reste est la dignité de donner leur vie pour la bonne cause. Si bien que chaque attaque d’Israël contre Gaza multiplie le nombre de militants palestiniens prêts à mourir en « martyrs ».

 

Le Hamas compte-t-il sur l’opinion internationale pour faire pression sur Israël ?

Protestations et manifestations contre les bombardements israéliens, tant en Occident que dans les pays arabes, n’ont que peu d’influence sur le gouvernement israélien. Il est, de plus, difficile de critiquer l’État d’Israël, car on est aussitôt traité d’antisémite. Seuls les juifs eux-mêmes le peuvent – et encore, ils se font traiter de « self hating jews » (juifs se détestant eux-mêmes).

Fondamentalement, les Israéliens ont peur de se retrouver à nouveau sans pays, comme avant la Shoah. Et cela, on peut le comprendre. Sauf que c’est en Europe qu’a été conçue et planifiée la Shoah, alors que le monde arabe n’a jamais connu de politique d’élimination des juifs au long de son histoire. Il n’empêche que les juifs devraient faire une auto-analyse : pourquoi l’antisémitisme renaît-il à chaque fois qu’ils s’organisent en communauté ? Ne serait-ce pas, comme l’écrivait Karl Marx dans La Question juive, parce qu’ils confondent solidarité religieuse et lobbying politique ? La même auto-analyse vaut pour les musulmans qui mêlent constamment le religieux au politique. Ainsi, lundi, Hassan Nasrallah, leader du Hezbollah, déclarait : « Notre Achoura, c’est Gaza » – référence à la célébration chiite d’Achoura qui commémore, en cette période de l’année, le martyre d’Hussein (petit-fils de Mohammed, tué à Kerbala vers 680). Les chiites évoquent généralement cette défaite d’Achoura en la transformant en victoire. Et cette année, Hassan Nasrallah fait croire qu’à Gaza, les Palestiniens qui meurent donnent leur vie pour Dieu et pour leur peuple, comme l’a fait Hussein. Une fois de plus dans ce conflit, on prétend agir « au nom de Dieu ». Le fait même de s’appeler « Parti de Dieu » (Hezbollah) est une confusion. De quel droit le Hezbollah, qui n’est pas palestinien, s’immisce-t-il militairement dans le conflit israélo-palestinien ? Comme si, pendant les années de conflit irlandais, les Français catholiques s’étaient engagés contre les protestants d’Irlande… On confond trop facilement, en Orient, communauté religieuse (oumma) et appartenance régionale. La oumma n’est pas une nation au sens politique du terme.

 

Combien de temps cette logique infernale peut-elle durer ?

La logique de cette guerre est qu’elle ne finira jamais. Pour sortir de la vengeance, il n’y a qu’une solution : le renoncement volontaire à la violence, c’est-à-dire une non-violence de principe, par choix, comme celle que le Christ a vécue. Sur ce point, l’enseignement de Jean-Paul II sur la paix me semble essentiel : « Pas de paix sans justice, et pas de justice sans pardon. » Non pas le pardon ingénu – du style « on passe l’éponge et il n’y a plus de problème » –, mais le pardon qui oblige au devoir de mémoire, en se rappelant les atrocités commises et les milliers de victimes de part et d’autre, et en disant à l’autre : « Je te pardonne car je veux recommencer à vivre avec toi. » S’il existe des figures du pardon dans le judaïsme (tel David épargnant Saül qui cherchait à le tuer), il est plus difficile d’en trouver dans l’islam, d’autant qu’un verset coranique affirme : « Quand vous êtes en position de force, ne faites pas de concession. »

 

Les chrétiens pourraient-ils aider à une démarche vers le pardon ?

Oui, sans aucun doute. D’ailleurs, lors de la 3e rencontre internationale entre 40 imams et 40 rabbins qui a eu lieu à l’Unesco en décembre à Paris, cinq experts chrétiens, dont moi-même, ont été conviés et il a été décidé que des chrétiens seront systématiquement invités aux prochaines rencontres. En 2006, j’avais proposé un projet de paix en 10 points, qui a été repris depuis et présenté comme celui du Vatican. Le premier point rappelle que seule la légalité peut mener à la paix : comme il y a une terre pour deux peuples, il faut deux États, qui ne peuvent être que ceux définis par l’ONU dans les frontières de 1948.

Recueilli par Claire LESEGRETAIN

(1) Le Cedrac a été fondé en 1986 pour mettre en valeur le patrimoine arabe des chrétiens dans l’histoire du Proche-Orient, notamment dans leur rapport à l’islam. Depuis octobre dernier, le P. Peter-Hans Kolvenbach, ancien préposé général de la Compagnie de Jésus, en est le directeur délégué.

 Source :   La Croix.com  - 01/01/2009

 

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