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01/12/2008

Dialogue interreligieux : La proximité de pensée de Benoît XVI et de Khaled Fouad Allam

Khaled - dialogue inter religieux.jpgKhaled Fouad Allam - Un musulman écrit pour la première fois dans le journal du pape

 

 

 

 

Le 01 décembre 2008 - Eucharistie Sacrement de la Miséricorde - Étonnante harmonie entre le nouveau chroniqueur, Khaled Fouad Allam, et Benoît XVI: l'un et l'autre souhaitent que le dialogue entre chrétiens et musulmans ne soit pas un compromis entre les croyances, mais une rencontre entre les cultures

Ils ne se sont pas vus, pas parlé, mais ils ont soutenu, à quelques jours d’intervalle, des thèses étonnamment proches. L’un est le pape Benoît XVI, dans une lettre qui sert de préface à un livre; l’autre est un penseur musulman, Khaled Fouad Allam, qui a été le premier de sa religion appelé à écrire en une de "L'Osservatore Romano", le journal pontifical.


Leur proximité de pensée est d’autant plus surprenante qu’elle porte sur un sujet brûlant, les rapports entre le christianisme et l’islam, et que la dernière grande explosion de violence du radicalisme musulman, à Mumbai, a eu lieu il y a quelques jours.

Pape.jpgBenoît XVI a écrit, dans une lettre à Marcello Pera, philosophe libéral, disciple de Karl Popper et incroyant, auteur d’un livre publié en Italie ces jours-ci:

"Un dialogue interreligieux au sens strict du terme n’est pas possible. Cela rend d’autant plus urgent le dialogue interculturel qui approfondit les conséquences culturelles de la décision religieuse de fond".

Dans "L'Osservatore Romano" du dimanche 30 novembre, Khaled Fouad Allam a écrit:

"Depuis des décennies, les rapports entre musulmans et chrétiens comportent différentes dimensions, parmi lesquelles la confrontation sur le plan religieux, même si, bien souvent, on ne parvient pas à l’approfondir et à en montrer les lumières et les ombres, ce qui fait fréquemment apparaître notre incapacité à penser plus loin. [...] C’est justement à cause de cette crise généralisée qu’il faut penser le dialogue entre le christianisme et l’islam dans sa dimension philosophique".

Allam voit dans l'explosion de la violence et de l'intolérance religieuses "le signal d’un mal que notre humanité est en train de vivre". Ce mal a sa racine dans le "
divorce entre l’histoire et l’éternité".

Alors que l'Occident tend à faire coïncider l’histoire avec le tout, l'islam radical veut "s’emparer de l'éternité" et par là "cherche à imposer l’ordre tragique de la tyrannie".

Pour guérir ce mal – continue Allam –
il faut donc un dialogue entre christianisme et islam qui réunisse l’histoire et l’éternité, dans leurs racines culturelles et dans leurs effets
, sur des sujets allant de la liberté religieuse à la bioéthique.

Cela exige, d’une part, de "libérer l’islam du monopole de la théologie néo-fondamentaliste", et de l’autre "une Europe qui retourne à ses racines, ouvertes aux autres continents".

On trouvera ci-après le texte intégral de l'article de Khaled Fouad Allam paru dans "L'Osservatore Romano" du 30 novembre 2008. L'auteur, né en Algérie et citoyen italien, est musulman et enseigne aux universités de Trieste et de Stanford.

Les religions et le destin du monde


par Khaled Fouad Allam

Puisque nous vivons depuis quelque temps une crise mondiale, la réflexion sur le dialogue entre l’islam et le christianisme mérite d’être reprise sous un angle nouveau. Les relations entre ces deux grandes religions sont évidemment anciennes, à cause de la proximité géographique mais aussi de l’histoire des deux traditions spirituelles. Depuis des décennies – depuis le Concile Vatican II, à bien des égards – les rapports entre musulmans et chrétiens comportent différentes dimensions, parmi lesquelles la confrontation sur le plan religieux, même si, bien souvent, on ne parvient pas à l’approfondir et à en montrer les lumières et les ombres, ce qui fait fréquemment apparaître notre incapacité à penser plus loin.

C’est à cause de cette crise généralisée qu’il faut envisager le dialogue entre le christianisme et l’islam dans sa dimension philosophique, c’est-à-dire la recherche et l’analyse de ce qui pourrait nous aider à identifier les dangers de cette crise et à la surmonter. C’est toujours dans l’expérience de la douleur, du mal et de la souffrance que l’être humain est appelé à prendre ses responsabilités devant l’histoire et l’éternité. Les catastrophes des vingt dernières années, la radicalisation des consciences, l’attentat du 11 septembre 2001 contre les Twin Towers, le retour de l’intolérance contre certaines croyances, sont les signes d’un mal que notre humanité est en train de vivre.

Mais c’est l’expérience de la souffrance individuelle ou collective qui permet de rencontrer l’autre, même si la souffrance reste, intacte et inéluctable. Ce n’est donc pas un hasard si, dans la recherche d’un nouvel ordre international et d’une coexistence pacifique entre peuples et cultures, la notion même de dialogue aborde à nouveau - on le voit bien - des domaines qui ne font pas partie de ceux des questions religieuses traditionnelles.

Nous avons du mal à entrer dans le XXIe siècle parce que le XXe siècle a encore trop de poids et, si certains y voient le "siècle de l’histoire", c’est simplement qu’il a occulté le rapport complexe entre l’histoire et l’éternité. Un conflit inédit entre le désir d’éternité et le fait de vivre dans l’histoire a conduit à l’oubli actuel de la substance des choses; l’utilisation du mot "modernité" est significative à cet égard, car la modernité nous a permis d’oublier que tout est provisoire sur cette terre et que nous sommes ici des invités.

Nous vivons aujourd’hui encore dans l’ambiguïté de ce rapport qui imprègne nos comportements au point que, dans les religions – c’est le cas de l’islam, par exemple – l’histoire s’empare souvent de l’éternité sous l’action des hommes les moins adaptés au dialogue. C’est ce qui se produit dans le radicalisme islamique qui, dans certaines situations, cherche à imposer l’ordre tragique de la tyrannie.

Traiter de grandes questions comme la liberté religieuse – un problème important dans le monde musulman – en revisitant le rapport entre histoire et éternité finira par influer sur les dialogues entre musulmans et chrétiens et entre l’islam et le monde. Le divorce entre l’histoire et l’éternité s’est traduit par l’oubli – oubli de l’éternité, de la continuité, de notre côté provisoire – et c’est dans cet oubli que les guerres et les révolutions se sont faites et que les totalitarismes sont nés. Mais l’oubli a aussi porté atteinte aux grandes questions relatives au destin de l’homme, aux manipulations génétiques et à la bioéthique, des questions angoissantes parce qu’elles concernent à la fois l’individu et l’humanité toute entière.

Comment rétablir ce rapport, comment définir une vraie complémentarité entre le fait que nous vivons dans l’histoire et notre désir d’éternité? Toute révélation se définit comme une rédemption mais est aussi un modèle à reformuler d’une fois à l’autre, car une temporalité réelle, une vraie traversée de la Mer Rouge comme celle de Moïse avec le peuple juif, n’a de sens que si les deux points cardinaux – histoire et éternité – sont associés.

C’est également ainsi que l’on peut voir l’actuelle question du dialogue entre les civilisations. Un hypothétique nouvel ordre international ne peut passer qu’à travers deux modèles, dont il faudra définir les contenus: l’un est la démocratie, l’autre est le dialogue entre peuples, cultures et religions. Les deux questions sont intimement liées et leur développement sera de première importance pour sortir des turbulences de ce nouveau siècle.

Je tiens à ajouter que non seulement le dialogue est nécessaire mais il a une urgence sociale et une valeur éthique et morale. L’islam n’est pas un concept abstrait, il est fait de gens avec leurs espoirs et leurs souffrances, qui vivent aussi au cœur des villes d’Europe et veulent s’intégrer, être eux aussi les acteurs d’une Europe qui retrouve ses racines, ouvertes aux autres continents. Dans un monde traversé par des frontières symboliques et culturelles, il est peut-être temps que l’universalisme représente l’antidote à l’actuelle vision pessimiste du monde, un pessimisme qui rend l’homme muet face à l’humanité.

Mais la géométrie variable du dialogue peut avoir une autre fonction: libérer l’islam du monopole de la théologie néo-fondamentaliste qui cache la symétrie du rapport entre l’histoire et l’éternité et tend à considérer l’histoire comme éternité et l’éternité comme histoire, ce qui a pour effet de vider l’islam de sa dimension spirituelle et d’appauvrir sa culture. Les musulmans doivent s’en rendre compte. Le dialogue est en quelque sorte lié au "salut" qui, même dans sa version profane, devra éclairer l’obscurité de nos jours.

 Source : Eucharistie Miséricordieuse – 1er décembre 2008

http://eucharistiemisericor.free.fr

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